Comment Jacquemus est-il devenu le créateur frenchie de référence ?

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Crédit : Simon Porte Jacquemus par @davidluraschi

La mer, le soleil, les cigales, l’accent chantant, le lin, les grands chapeaux et les chiquito… Simon Porte Jacquemus est le brin de fraîcheur venu du Sud de la France qui a conquis la mode il y a plus de dix ans et qui a démocratisé le lifestyle provincial partout dans le monde.

© Pascal Le Segretain

Si il n’est pas rare d’entendre que l’univers des grandes marques puisse être un tantinet snobinard, Jacquemus cherche au contraire à rassembler plus qu’à exclure. Où pourriez-vous voir au premier rang Aya Nakamura, Ines de la Fressange et Tina Kynakey sinon lors d’un défilé bohème imaginé par Simon ? Pour faire simple, Jacquemus met tout le monde d’accord et tout le monde est d’accord avec Jacquemus. Originaire de Mallemort, petit village niché dans le Lubéron entre Marseille et Avignon, il naît en 1990 dans une famille d’exploitants agricoles. Valérie et Vincent, ses parents fermiers, sont tous deux grandement sensibles au milieu artistique. Alors que son père est plutôt musicien, sa mère s’épanouit dans la décoration de son intérieur et dans sa manière de s’habiller. A 8 ans, Simon s’empare d’un rideau en lin et d’une paire de lacets verts pour en faire une jupe que sa mère portera avec fierté. A 18ans, il s’installe à Paris et entre à l’ESMOD pour une formation de styliste-modéliste. Il y restera seulement deux mois, désillusionné par le manque d’enthousiasme et de créativité qui l’entoure mais aussi très affecté par le décès soudain de sa mère, au cours d’un accident de voiture. C’est décidé, Jacquemus, le nom de jeune de fille de sa mère, sera le nom de sa marque. Il a alors 19 ans.

Simon Porte Jacquemus et sa maman, Valérie.

Fasciné par le cinéma de Godard et les femmes de caractère, de Charlotte Gainsbourg à Isabelle Adjani, il se met a élaboré ses premières collections. La première, L’Hiver Froid, est très belle mais manque un peu de précision, la seconde entièrement blanche et baptisée Filles en Blanc est plus aboutie mais n’est pas encore tout à fait au point côté technique (selon ses propres dires). La troisième est quant à elle entièrement confectionnée en laine bouillie et tape dans l’oeil d’une certaine Rei Kawakubo, créatrice de COMME des GARÇONS. Son manque de moyen pour continuer à créer ses collections l’amèneront à travailler parallèlement pour le marque japonaise en tant qu’assistant des ventes deux années durant. La nuit, il se consacre à Jacquemus. Sa notoriété, il la doit évidemment à son talent et à sa vision poétique de la mode mais aussi à son incroyable don pour la communication. Dès son adolescence, le jeune homme tient un skyblog à succès, puis un myspace et un tumblr influent avant de devenir le roi d’Instagram qu’il incarne aujourd’hui avec ses 2,7 millions d’abonnés.

De saisons en saisons, le designer raconte ses souvenirs, ses « biographies » dans lesquels il intègre le vêtement avec justesse, minimalisme et sensibilité. Il s’inspire de son Sud natal, encore et toujours. Il déconstruit impeccablement les clichés, rend hommage à la jeune femme de la Grande Motte, à la nageuse et ses rayures Cabana, aux ouvrières en grève, à la Bomba du midi hâlée en chemise blanche… sans jamais y ajouter les préjugés de la vulgarité. Il revisite les immenses capelines de paille, s’amuse à décliner ses sacs dans toutes les tailles (Beyoncé lui a acheté une trentaine de Chiquito une année) et joue entre le vestiaire féminin et masculin façon Yves-Saint-Laurent.

Ce qu’il emprunte à YSL, c’est aussi cette philosophie : créer des vêtements portables. Ceux que vous verrez lors de ses défilés évènements seront les mêmes que vous retrouverez en magasin. En 2018, il lance sa première collection masculine qu’il appelle « Le Gadjo », expression gitane signifiant un homme d’une autre communauté mais qui a largement été adoptée dans la région marseillaise pour désigner « un mec ». Si l’annonce d’une collection homme est faite avec une spontanéité désinvolte et que les critiques de cette collection ne sont pas au beau fixe, Simon Jacquemus ne tardera pas à trouver sa voix en présentant une collection mixte pour l’un des défilés qui a incontestablement marqué les esprits. Jacquemus célèbre ses dix ans sur un immense tapis rose au milieu d’un champ de lavande. Le coup de soleil est comme « un tableau de David Hockney. Quelque chose de sophistiqué mais de léger comme un cocktail. » Les costumes sont amples et ajustés, les couleurs pastels ornent les chemises imprimé à l’aquarelle, les matières sont légères et vaporeuses et le blazer rose fuschia en coton et en soie deviendra l’uniforme de l’été.

Il y a quelques semaines encore, Jacquemus faisait particulièrement parler de lui avec sa collection post-confinement printemps-été 2021. Dans un immense champ de blé du Parc Régional Naturel du Vexin, la collection mixte « L’amour » dédiée à son équipe, avait un doux goût de retour à l’essentiel. La sauge, l’écru, le noir et l’argile composaient les couleurs phares de cette ligne bucolique. Les mannequins venus de tous horizons, origines et genres arboraient des imprimés Picasso, des robes fendues, des blouses crops aux manches bouffantes, des perles de germe de blé ou des tayloring oversize. Mais également une robe en taie d’oreiller (Pillow Challenge?), un sac-assiette ou un costume orné de pompoms couteaux-fourchettes en cuir. Comme pour revenir sur cette longue et difficile période d’enfermement chez soi, Jacquemus nous sonne que l’amour des choses simples et la beauté peut se trouver à peu près n’importe où, n’importe quand. Et c’est certainement cette philosophie bon enfant qui continuera à hisser Simon Porte Jacquemus non bien loin du soleil.

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